La Photo

1111La réception du 12 MARS 1954

Chercher les traces de ce drame dans les lieux et visages du Saigon d’aujourd’hui.

La réception a lieu à Saigon. Dans un des grands hôtels de la ville : l’hôtel Majestic. Seuls les français y sont invités. Seules les femmes blanches y sont conviées. On espérait comme à chaque bal, gala, réception, partie de tennis, que les couples se formeraient. C’est le gouvernement français qui insistait pour que les hommes ne couchent pas avec des femmes indigènes, annamites.

Pourtant si l’on regarde bien la photo, il reste une femme habillée en tenue traditionnelle : le ao dai. Comment s’est-elle retrouvée là ?

Un couple de jeunes gens danse aussi au premier plan. La femme a les cheveux noirs comme l’ébène. Elle a l’air d’une métisse et ce jeune homme ne sourit pas.

Et si l’on regarde encore plus loin on voit le visage d’un homme vietnamien, ou chinois ?

Et ce soldat qui revient.

On voit aussi un homme qui pense. Qui pense à une personne qui n’est pas là. Qui n’y sera jamais. Qui ne pourrait même pas rentrer là. Personne n’en voudra. Il pense à cette personne là.

Derrière la photo du bal, il y a quelques mots. Il y a écrit de la plume de quelqu’un :

Tragique réception avant la bataille de Dien Bien Phu

Nous ne savons pas ce qu’il s’est passé. Il faut y retourner. Il faut retourner sur le lieu qui maintenant n’existe plus. Retrouver les visages de ce bal et les histoires de chacun. Loin de la France. Loin du Vietnam.

Qui a pris la photo ?

Que jouait l’orchestre ?

Une femme se cache. Est-elle une de ces femme qui étaient assez blanche de peau pour se faire passer pour des françaises de « souche » ?

Quel drame ou tragédie s’est-il passé ce jour-là ?

Où trouvons-nous, dans le Saigon de 2016, les traces de ce drame-là ?

Aujourd’hui, nous cherchons les personnes qui pourraient nous parler de cette réception. Nous cherchons les gens qui pourraient nous raconter ce qu’il s’est passé ce soir-là et que reste-t-il de ça dans leur vie aujourd’hui. Quelle est la trace du drame ? Quelle est la trace de nous ?

Nous allons sur les lieux. Nous avons des indices.

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« C’est ainsi que par un jour d’été les vagues se ressemblent, basculent, et retombent ; se rassemblent et retombent ; et le monde entier semble dire : « Et voilà tout », avec une force sans cesse accrue, jusqu’au moment où le coeur lui même, lové dans le corps allongé au soleil sur la plage, finit par dire lui aussi : « Et voilà tout ». Ne crains plus, dit le coeur, confiant son fardeau à quelque océan, qui soupire, prenant à son compte tous les chagrins du monde, et qui reprend son élan, rassemble, laisse retomber. »

 

Mrs Dalloway – Virginia Woolf

De quoi sont faites nos blessures ?

En lisant Mrs Dalloway je me demande une chose :

De quoi sont faites nos blessures ?

Une femme est là, à Londres. Elle ne doit faire qu’une seule chose, acheter des fleurs pour la journée. Elle prépare une réception.

Cette femme me fait penser à celles de Vers le Sud qui ont un manque, une existence trop vide ou trop pleine. Ces femmes qui ont besoin des longs voyages pour récupérer un brin d’amour de l’autre et surtout de soi.

Dans la même ville que Mrs Dalloway existe un homme qui est devenu fou. Atteint de schizophrénie. A cause de la guerre. La guerre de sécession. C’est un survivant, dit-on.

Cet homme est marié à une femme, immigrée italienne. Elle est loin de son pays, elle porte la tristesse de l’exil. Son mariage est un fiasco. Douleur contre douleur, il n’y avait rien à faire.

Cette histoire me fait penser à celle de Jeannine et de ses parents : Alfred et Lourdes. Jeannine me disait : « Ma mère est restée Vietnamienne dans sa cuisine tandis que mon père est resté français dans son salon. Ma mère était en dépression tandis que lui est devenu fou. Il a fait des choses horribles. Aujourd’hui, on irait en prison pour ce qu’il a fait ». Elle ne m’a pas dit ce qu’il a fait.

Et Mrs Dalloway qui doit encore repriser sa robe de jeunesse. Pour la réception de ce soir elle veut mettre celle-là.

On sonne chez elle, un homme entre, la coupe dans sa couture. C’est son ancien amour. Son amour perdu. Le visage ressurgit. Celui qu’elle aurait aimé éperdument si la vie en avait été autrement. Un homme qui aurai pu la faire jouir, au lieu de ce lit froid à une place. C’est Richard, son mari, qui après sa maladie a imaginé que ça serait mieux, pour elle, de dormir seule.

Et pendant ce temps l’homme revenu de la guerre souffre de plus en plus. Il dit des choses que plus personne ne comprend. Même pas sa femme. Même elle que personne ne comprend d’habitude. Trop d’accent, trop de « R ».

Cet homme me fait penser à Marlon Brando dans Apocalypse Now. Un homme qui a perdu le fil du monde et qui récite des poèmes sur des insectes à force de voir des cadavres.

Les fleurs de Mrs Dalloway sont bientôt prêtes dans les vases, pour la réception de ce soir. L’homme est parti. Elle regarde dans le ciel. Un avion vient d’écrire quelques mots avec des fumigènes. Et elle sent tous les autres regards de la ville sur ces lettres en train de s’écrire.

Mrs Dalloway est très belle le soir, à cette réception. Parmi tous les visages il y a celui du médecin. Elle le connaît bien. Il est de Londres, il est de la haute société comme elle, il a pris le temps ce soir de venir. Il raconte qu’un de ses patients, revenu du front, vient de se défenestrer. Qu’il est arrivé trop tard. Qu’il est mort, suicidé. Trop tard.

Mrs Dalloway ne connaît pas cet homme et pourtant, elle se retirera de cette table avec la dentelle des grands jours, pour aller quelque part dans une salle où personne ne la voit. Hurler. Elle ne comprend pas pourquoi la vie de cet humain-là, qu’elle ne connaît pas la détruit autant. Si quelqu’un la regardait il lui demanderait :

De quoi est faite ta blessure ?

De cet amour perdu ?

De cet homme qui n’y tenait plus et s’est donné la mort ?

De sa femme exilée qui ressent la douleur d’être étrangère partout ?

Plus tard, dans la soirée, il y aura un drame. Une tragédie. C’est marqué au dos de la photo qu’un ancien de cette soirée m’a confié. Il veut rester anonyme.

C’est alors que Mrs Dalloway me fait penser à nous. Vivant depuis cet espace blanc sans aucun grand remoud apparent, de cet endroit-là où il y a encore la possibilité d’une île (comme dirait Houellebecq) de cette espace encore sauvé, elle se met à ressentir les blessures. Même les plus lointaines, même les plus inconnues. Elle est percutée, traversée malgré elle. Malgré tout. Et elle se sent enfin, au monde, comme ces femmes de Vers le Sud qui font un grand voyage. A la recherche des peines pour comprendre un peu plus de quoi sont faites nos blessures, aujourd’hui.

Nous sommes faits d’autres blessures. Et pour les saisir, retournons alors à cette journée de réception un 12 Mars 1954 et imaginons-la à Saigon.