Quartier des expatriés (dimanche 19 mars Ho Chi Minh Ville)

Je cherchais une robe à offrir à D et je voyais la femme à la chemise blanche essayer des robes dans lesquelles elle rentrait difficilement.

Les femmes ici sont très fines. Le 38 correspond à un XL. J’avais réussi à lui parler car elle avait oublié son portefeuille dans la cabine d’essayage. Je décidais de le prendre et de l’appeler pour le lui rendre ; son numéro n’était pas difficile à trouver, sa carte d’identité était entre mes mains.

Madame M De G

Elle m’avait donné rendez-vous dans le district 2. C’était une femme d’expatrié comme on dit. Au téléphone, elle me demande comment elle peut me remercier, je lui dis qu’elle pourrait m’accorder un petit entretien. Que je travaille sur la ville d’Ho Chi Minh et que je voudrais lui poser quelques questions.

Elle me répond tout de suite :

Mais je connais très mal la ville, j’habite ici depuis 3 ans seulement.

Je lui dis que cela m’importe peu.

Je lui demande l’heure et le jour du rendez-vous. Elle me dit qu’elle est disponible tout le temps. A part le week-end. Elle et son mari doivent partir dans le centre du Vietnam. Mais qu’à part ça, elle a du temps.

Elle ne travaille pas.

Elle me donne rendez-vous au DECK Saigon.

La femme à l’entrée me demande si j’ai reservé. Je lui dis que non. Que j’attends quelqu’un. Je dis le nom. Madame M de G. Tout de suite, la femme qui ne s’occupe qu’à placer les gens dans ce grand espace bar-lounge-restaurant m’amène à une table située au bord de la rivière. Sûrement une des meilleure place. Je ne comprends pas comment je peux être placée ici alors qu’un tas de personnes attendent pour être placées autour du bar.

A part le personnel qui nous sert, il n’y a pas de vietnamien ici. Les seules vietnamiennes qui sont clientes dans ce bar-lounge-restaurant ont une coupe de cheveux tout à fait particulière. Elles ont les cheveux coupés juste en-dessous du visage avec du volume. Leurs cheveux sont ondulés et légèrement crépus. Impossible pour ces vietnamiennes d’avoir ces cheveux là naturellement. Elles sortent de chez le coiffeur.

Les femmes que l’on a rencontrées ici ont toutes les cheveux très longs raides et noirs. Quand nous sommes allés avec Jérémie et Claire au théâtre, une femme a expliqué que les vietnamiennes se coupaient les cheveux quand un drame arrivait dans leur vie. Quand leurs parents mourraient par exemple. Elles perdaient de la longueur de cheveux. Ces femmes-là, assissent à deux tables de moi, ne se sont pas coupées les cheveux à cause d’un drame mais sûrement par mode qui pourrait venir de la France. Encore une fois, le visage d’une fille que je connais en France se superpose à la vietnamienne qui commande un Martini Blanc.

Je m’assois donc et commande un café. On m’apportera un expresso. Un café que je n’ai pas bu depuis que je suis au Vietnam. Ici nous buvons du café Sau Da. Du café avec du lait concentré et beaucoup de glaçon. Au début, nous avions trouvé ça très sucré . Maintenant, dès que nous le pouvons, nous en commandons un dans un petit café à coté de la faculté.

Un petit garçon d’à peine 5 ans, roux, tourne autour de ma table. Il est barbouillé de crème solaire. Toutes les femmes présentent sont des expatriées. Elles ne sont pas des touristes. Elle se connaissent, se retrouvent, se saluent quand elles passent. On dirait une petite société autonome. Les enfants qui courent de partout dans le Lounge-bar-restaurant vont à l’école du 2eme district. Je me demande s’il y a des vietnamiens dans cette école. Et si oui, à la récréation, parlent-ils vietnamien avec les autres petits ? Je me demande à quoi ressemble une enfance d’expatrié.

La femme que j’attends est enfin arrivée. Elle porte des lunettes de soleil. Tout de suite la femme qui m’a placée va vers elle et lui indique où je suis assise.

La femme se dirige vers moi. Elle me demande pardon pour son retard et je lui dis que ça n’est pas grave. Que l’endroit est beau. Elle me demande où j’habite.

Je mens. Je lui dis habiter le district 10. Je ne sais pas pourquoi je lui mens.

Elle me dit :

Si vous habitez le district 10 c’est que vous ne devez pas vraiment aimer ces endroits.

Je souris. Je lui dis que cela ne me viendrait pas naturellement de venir dans ces lieux-là. Mais que je travaille sur Saigon. Sur cette ville et ses histoires et que, de fait, ces endroits en font partie.

Je lui rends son portefeuille. Elle me remercie. La femme me demande alors de quoi je souhaite parler avec elle.

Je lui dis :

De votre vie, ici.

La femme me pose alors cette question que je n’attendais absolument pas.

Vous ne m’aimez pas trop non?

Je suis totalement désorientée.

Je suis confuse et je balbutie :

Je suis incapable de dire si j’aime ou pas quelqu’un que je ne connais pas.

Elle continue sur sa lancée.

Mais tout ça, tout ce que vous voyez, vous l’aimez ?

Je lui dit que non. Que ça, je ne l’aime pas. Mais que j’essaie de passer outre. Que je suis avec elle et que les gens qui sont dans ce café n’ont sûrement pas tous la même histoire.

Elle me raconte avoir habité à Singapour, à Brazzaville, à Buenos Aires et à Taiwan. Elle me dit qu’à chaque fois, il y a le quartier des expatriés. Toujours. Elle m’avoue être souvent avec des gens qu’elle n’aurait peut-être pas rencontré dans sa vie si elle avait été dans son pays. D’origine. La France. Mais qu’ici tout est différent. Que ce ne sont pas les affinités qui rassemblent les gens. Je lui demande alors ce qui les rassemble ? Elle me dit : notre argent, nos habitudes, et pour les femmes, le manque d’occupation.

Elle me demande :

 Et comment va la France ?

Comment va la France, sincèrement, j’ai envie de dire mal. J’ai envie de lui dire que les différences sociales entre les gens s’accentuent, que nous ne comprenons pas grand chose à notre politique extérieure, que la loi sur le travail est une honte, que nous avons peur pour les prochaines élections… la liste est longue. Mais je ne lui dirai pas tout ça. Peut-être que ceux qui lui envoient des lettres de son pays lui disent que la France va bien. Et puis elle me demande des nouvelles de la France comme on demande à quelqu’un comment va un amour de jeunesse. Un amour que l’on n’a pas revu depuis longtemps. On ne veut pas connaître les complexités de son existence on veut juste savoir s’il s’est enfin marié et s’il a des enfants ; les nouvelles s’arrêtent là, exhaustive.

Plus tard elle me dit cette phrase :

Souvent je ne sais pas si je suis en enfer ou au paradis.

Elle se confie.

Je lui demande si je peux l’enregistrer. Elle me dit que non. Je lui dit que j’écris sur un blog. Elle me dit qu’elle s’en moque.

Elle continue.

Me dit qu’au début, quand elle avait des enfants, ça allait. Que trouver une école, une nounou, un système scolaire et médical…. Tout ça fait que ça va, que l’on est bien mais qu’au fond tout ça masque une stratégie de survie.

Quand les enfants sont grands, quand ils ont quitté le pays ou que c’est nous-mêmes qui avons quitté celui où nous étions pour une autre expatriation, là, commence la solitude.

Sur les coups de 45 ans.

Je lui demande si elle a déjà travaillé. Elle me dit que non. Mais que dernièrement, elle avait l’envie avec une femme qu’elle a rencontré ici de monter une petite boutique de bijoux. Qu’elle confectionne elle-même.

La serveuse vient lui prendre commande. Elles sont si loin, ces deux femmes. Et l’une et l’autre en sont persuadées, et l’une et l’autre ne pensent pas, une seule seconde, qu’un rapprochement soit possible.

Aucun lien.

J’ai du mal à comprendre où je suis.

Je pense beaucoup à la France. Aux gens qu’il va falloir rappeler. Au travail qui m’attend. Au froid, aux problèmes qu’il va falloir résoudre et aux choix à faire. Je pense à H qui me manque.

Je me dis que je n’écrirai pas sur cette femme. Que cette histoire est trop triste, qu’il n’y a rien qui me permette de me rapprocher ou de me reconnaître dans ce que cette femme me dit. Je suis uniquement penchée vers sa solitude et souvent durant notre entretien, je serai tentée de lui dire de faire quelque chose. Je serai tentée de retrouver un sentiment que j’ai abandonné en France : la colère.

Notre conversation est trouée.

Puis, dans un des trous de la conversation, je pense à Miss Dalloway.  Je pense à cette femme qui est dans ce lit trop froid, trop petit avec un mari absent. Je repense à cette femme qui a l’impression d’être au milieu d’un monde qui ne la concerne pas. Qui est enfermée dans une vie qu’elle ne reconnaît pas. Je me dis que je me trompe. Que cette femme pourrait très bien être une autre figure de madame Bovary. Que cette femme doit avoir une immense maison (je suis passée à coté d’une agence immobilière, les maisons coûtent 5000 dollars le mois). Cette femme est riche. Et rien ne la pousse à tout envoyer en l’air puisque tout est parfait. Personne pour la pleurer. Même moi, je dois avouer que j’ai du mal à trouver le chemin pour aller vers sa douleur.

Plus tard dans la soirée je lui montrerai la photo du bal.

Elle me dira :

Vous savez, les bals, les réceptions, les soirées, tout ça, c’est une vitrine. Il y a toujours quelqu’un caché en cuisine ou dans la salle de bain qui attend que ça passe.

J’ai aimé ces paroles.

J’ai compris ces paroles.

Quand je suis là à me plaindre devant le Saigon river je me trouve vulgaire, obscène, alors que je sais bien, la misère, qu’il y a dehors.

Là, je ne sais pas quoi dire. Surtout que je ne me raconte pas Saigon comme une ville « où il y a de la misère dehors ». Plus cette femme est riche, plus ce qu’il y a à coté d’elle a le visage pour elle de la misère ; et c’est sûrement cela, son drame.

Je pense au film de Laurent Cantet Vers le sud. Toujours. Que vont chercher ces femmes blanches avec ces Haitiens?

C’est la première fois que je rencontre un être que l’on pourrait diagnostiquer de dépressive. Ici. Je n’ai pas pensé une seule fois à ce mot-là durant mon voyage. Le mot avait disparu.

Je lui demande si elle va rester longtemps ici. Elle me dit qu’elle prépare une nouvelle expatriation, pour Bangkok.

Alors je lis des livres sur la Thaïlande. Je recense les associations de femmes d’expat. On me met en contact. En ce moment je parle à une certaine Jeanne.

Je reviens sur la photo. Je lui demande :

S’il y avait un drame derrière cette photo, vous penseriez que ça serait lequel ?

Elle me regarde comme pour me dire que c’est une drôle de question que je lui pose.

Je ne sais pas. dit-elle.

Imaginez, si le jour de cette photo il y avait eu un drame, pour vous ce serait lequel ?

Je ne peux pas savoir quels sont les drames des gens mais peut-être que le drame serait que ce soit moi qui attende en cuisine que ça passe.

Que le bal passe.

FE

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