Là où l’on danse (vendredi 17 mars Ho Chi Minh Ville)

Nous sommes allés danser.

Dans un parc où il y a en permanence une fête foraine. On continue le petit chemin bordé par des vendeurs de barbe à papa et des trains fantômes. La piste de danse se trouve sur une esplanade. En plein air. Nous payons 10 000 dông pour l’électricité de la sono. Une femme dans une robe très courte qui me fait penser aux robes des patineuses artistiques nous amène le fameux thé froid que l’on nous sert de partout. Je m’assoie sur le coté.

Ils dansent des danses de salon. C’est à dire du Cha Cha Cha, du Tango, du Rock and roll, du pasodoble…

Tout a commencé quand nous avions rencontré monsieur B il y a plus d’un mois maintenant. Nous nous étions croisés dans un foyer vietnamien à Paris. Nous voulions rencontrer des gens. Nous avions discuté des différentes associations de Vietkieu. Le tissu associatif est énorme. Les étudiants communistes, les étudiants non communistes, les associations des immigrés de 74 qui ont fui le communisme etc… Bref, il fallait prendre une décision. Qui voulions-nous rencontrer ?

J’étais incapable de répondre à cette question. Quand Monsieur B me dit:

Sinon, si vous voulez rencontrer des vietnamiens, il faut tout simplement aller danser. Les vietnamiens aiment danser.

 Monsieur B nous raconte alors l’histoire incroyable d’un couple, tous les deux vietnamiens. Elle en 70 était communiste, lui était aviateur pour l’armée du côté des américains. Ces deux-là, plus de quarante ans après la réunification comme ils le disent ici, dansent, là où il le peuvent, le soir, elle en robe de soirée, lui en costume entièrement noir avec un liseré de soie sur le côté du pantalon.

Presque un mois plus tard, nous sommes dans le 10ème district d’Ho Chi Minh et les gens dansent en plein air avec la patineuse qui offre du thé glacé à tous les arrivants.

Ce sont des danses de couple. Les gens viennent avec leur cavalier. Si les femmes n’ont pas de cavalier, des hommes sont là, pour leur servir de partenaire. Je demande si pour les hommes c’est pareil, s’il y a des femmes qui peuvent les inviter à partager une danse. On me répond que non. On me répond avec un peu de gêne. On me dit que ça, c’est chez Maxim’s. Et 3 jours plus tard, j’ai vu ce que c’était une femme vietnamienne inviter un homme (qui paye son cocktail le prix d’une semaine de salaire de vietnamien) pour aller danser.

Non, ici, nous payons 10 000 dông et nous sommes assis par terre autour de la piste.

Je suis revenue quasiment tous les soirs voir les gens de l’esplanade. Tous sortent leur plus beau costume. Jérémie les filme. Ils aiment ça. Ils aiment être filmés. Et chaque couple devient plus grand plus haut quand ils sentent l’œil de la caméra de Jérémie passer sur leur cha cha cha ou leur pasodoble. Ils sont fiers.

Là encore il y a de la musique française réorchestrée à la vietnamienne. Là encore il y a la trace de la France. Et là encore je repense à cette jeune fille de Grenoble dont j’ai parlé plus haut qui me disait être obligée petite de faire 6 heures de danse de salon par semaine. C’était sa mère qui l’obligeait à ça. Elle ne comprenait pas l’obsession de sa mère à lui infliger ces cours avec « ces gosses de riche » me disait-elle. Elle détestait ça. Elle aurait du venir ici, cette jeune fille de vietkieu boursière de Grenoble. Elle aurait du voir ces gens-là, danser la danse des enfants du rotai club et comprendre que pour sa mère c’était Saigon.

Un homme vient me demander de danser. Je refuse.

J’ai peur de l’avoir vexé mais vraiment, je suis incapable d’être la seule touriste qui danse. Je préfère m’effacer. Même si j’adore danser. Même si dans le fond je voudrais être une de ces femmes dans ces robes de princesse achetées au marché de Ben Tan.

L’homme reste à côté de moi.

Il n’a pas l’air de m’en vouloir. Au contraire. On regarde ensemble les gens danser et c’est aussi très intime que de regarder la même chose avec quelqu’un. L’un à côté de l’autre. Il me demande depuis combien de temps je suis au Vietnam. J’ai l’impression que je suis là depuis des mois. J’ai l’impression que tout ce qu’il y a eu avant le 11 mars est très loin. Que la France est loin.

Je pense à notre spectacle. Je me dis que c’est d’ici qu’il faut l’imaginer. Qu’il faut imaginer Caroline, Dan, Jean-Claude, Adeline et Pierric d’ici. Que c’est depuis Saigon qu’il faut imaginer nos histoires. C’est d’ici que nous devons rentrer dans l’histoire.

Un des titres que nous avions imaginer pour le spectacle c’était celui ci :

Entrer dans l’histoire.

Nous avions imaginé aussi l’appeler

Marie Antoinette.

Car Marie Antoinette était le nom d’une petite femme vietnamienne de 90 ans rencontrée dans le Lot qui était arrivée en France en 56 avec ses 7 enfants sous les bras. Mais nous avons fait demi tour. La fausse piste était belle mais je ne voulais pas toujours avoir à l’expliquer.

Saigon, nous n’avons pas à l’expliquer.

D’ailleurs Saigon n’existe plus.

Les gens dansent. Une femme est habillée en grande tenue de soirée avec des tongs. Et d’autres ont de grands talons avec des faux diamants. La dame aux tongs a un cavalier aux cheveux gris. En les regardant je me dis qu’il fait tout ça pour elle. Il fait tous les gestes, les pas, mais c’est elle la star. Et il aime être au bras de sa star de tous les soirs de 19h à 21h sur l’esplanade de la fête foraine. Et ça me fait rire. Et l’homme à coté de moi me demande pourquoi je ris. Et je lui parle en français et il ne comprend pas. Et il me parle en anglais et je ne comprends pas. Et on est toujours l’un à côté de l’autre et on ne danse pas.

Monsieur B me dit que les vietnamiens qui n’ont pas beaucoup d’argent viennent danser ici. Que ceux qui en on plus vont dans les dancing et que les très riches vont chez Maxim’s. A côté du Majestic.

Parmi les danseurs j’aperçois un jeune homme que nous avons eu en atelier le matin. Il danse, lui aussi. Avec une jeune fille que je ne connais pas. Je me décale un peu. Pour ne pas qu’il me voit. Je me dis que peut-être cela le gênerait de me voir ici. De le voir danser. Et je me dis que j’ai tort. Nous sommes sortis avec D et D notre couple de traducteur et eux qui sont si discrets, sont passés sans problème derrière un micro pour chanter les chansons qu’ils aiment. D avait chanté. Et j’ai vu Claire écraser une larme.

Le territoire nous change. Jérémie, Claire, Benjamin, Antoine, Jérémie, Manon et moi.

C’est d’ici que nous devons imaginer nos histoires. Imaginer d’ici où l’on pleure souvent.

Le jeune homme qui danse maintenant derrière le platane avait improvisé le matin même avec une jeune fille une histoire tragique. C’était encore l’histoire d’un couple. Elle avait rompu avec sa famille qui ne voulait pas de lui car il était trop pauvre. Ils s’étaient installés dans un petit appartement misérable et elle enchainait les boulots pour subvenir à leurs besoins. Lui ne trouvait pas de travail. Et la misère avait eu raison de leur amour ; il ne s’aimait plus dans l’image du mari entretenu et elle ne s’aimait plus dans la femme à bout de nerfs. Ils devaient se séparer. La séquence avait fini sur des larmes.

Après eux, un autre couple de comédiens. Une jeune fille et un jeune homme encore. Il y avait un paquet cadeau placé sur le plateau. C’était l’anniversaire du jeune homme. Elle avait tout fait pour que tout se passe merveilleusement bien. Elle prenait son bras, le mettait autour de son cou. Il l’enlevait. Elle prenait ses deux bras pour danser avec lui et leurs pieds s’emmêlaient. C’est alors qu’à l’intérieur du malaise, à l’intérieur du silence, l’homme glissa fébrilement à sa compagne qu’il la quittait. Il lui avouait aimer les hommes et la fille, elle, souriait et rigolait et pensait que c’était une blague. Elle ne voyait pas venir le drame. La scène se finissait avec cette jeune fille seule, en pleurs, sur le canapé. Le cadeau toujours dans son emballage.

J’écris cette phrase dans mon carnet.

Toutes les histoires qu’ils nous racontent cherchent le chemin pour aller jusqu’aux larmes.

A coté de moi D laisse échapper une phrase : ho ! elle pleure ! Cela m’étonne car depuis le début des auditions tous les comédiens pleurent. Mais là, quelque chose est arrivé.

Cette jeune fille au cadeau qui n’aura jamais été ouvert s’avance sur le devant de la scène pour nous parler. L’émotion ne l’a pas quittée.

Et Jérémie me dit que ça n’est pas une faiblesse théâtrale ou une coquetterie de comédiens que de pleurer toujours dans chaque scène, mais que cela nous renseigne sur  la façon dont l’émotion circule ici, et dans les corps des gens.

Et j’aime penser à ça.

Et je me dis qu’il ne faudra pas oublier ça.

Quand nous inventerons nos histoires.

Le jeune homme de derrière le platane m’a vu. L’homme à côté de moi danse avec une femme plus âgée que lui. Le jeune homme est ravi de me voir. Il court vers moi et me dit :

Do you like dancing?

Je lui dit que oui. Que j’aime danser, mais qu’en ce moment ce sont les autres que j’aime voir danser.

Je lui montre la photo que j’ai toujours sur moi. Il a l’air surpris que je sorte ça de mon sac. Il ne comprend pas très bien où je veux en venir. Il pense que la photo a été prise à Paris. Je lui dis que non, qu’elle a été prise au Vietnam.

Ce jeune homme de 21 ans ne sait rien de cette photo. La conversation est arrêtée par son téléphone qui vibre.

Il doit y aller.

Je range la photo du bal et reviens avec ces danseurs-là, d’Ho Chi Minh Ville.

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