Salle de Bal retrouvée (Mercredi 16 Mars Ho Chi Minh Ville)

Il faisait noir. La jeune fille derrière moi me demandait de faire vite. Elle n’avait pas le droit de me laisser entrer ici. C’est après avoir insisté plusieurs fois, après lui avoir dit que je cherchais quelque chose de très important qu’elle s’était décidée à me laisser monter au 5 ème étage du Majestic. Elle me demandait qui je cherchais. Je lui répondais que je cherchais des gens qui avaient participé à un bal dans cette salle il y a maintenant 62 ans. La jeune fille, étonnée, me dit que les gens que je cherchais étaient sans doute morts. Elle me demanda de lui montrer la photo.

Je promis de la lui montrer après qu’elle m’ait laissé monter au 5 ème.

Elle accepta. La salle était à coté des cuisines qui s’activaient pour le service du soir. Elle passa délicatement devant un homme avec une casquette qui lui demanda sûrement où elle allait, suivie d’une étrangère. Elle dit quelque chose en Vietnamien que je ne compris pas. Elle me regarda, d’un air enfantin, cela avait l’air de l’amuser de faire cette expédition avec moi.

J’arrivai dans la salle. Elle me dit

Il fait nuit. En français.

Je me retourne vers elle tout en cherchant mon appareil photo, étonnée de l’entendre parler français et elle me dit:

je-parle-tout-petit-peu-seulement.

Je n’avais pas le temps de la questionner plus. J’avais promis à la jeune fille de rester seulement 5 min dans la salle et je voulais en profiter un maximum. Je ne savais pas ce que je cherchais en revenant dans les murs du drame, surtout 62 ans plus tard, avec la possibilité que la salle ait changé, que l’architecture se soit modifiée. Mais je voulais y être. Y retourner. Comme on retourne dans une ville où l’on a aimé quelqu’un. (Je me souviens avoir lu ces mots sur une des photos que j’ai achetées à un homme sur Ebay. Ce sont des photos  du Vietnam. C’était écrit en français et la photo représentait une femme blanche, debout, devant un arbre. Derrière la photo il était écrit : Je garde Saigon dans mon cœur comme on garde une ville où l’on a aimé quelqu’un)

Il faisait noir dans la salle. La jeune fille avait raison. Il faisait nuit.

Je ne voyais pas ce que je photographiais. Je lancais le flash et, à chaque fois, il m’éclairait une partie de cette salle. Incroyable.

Fantomatique.

Je savais que cette salle existait encore. Et dans le noir total, et par coups de flash, je la découvrais, petit bout par petit bout, l’espace d’une seconde. Tout avait changé et pourtant tout était là. Tout était à la fois différent et reconnaissable. La tapisserie, les chaises, les rideaux. Plus rien n’était dans son jus. Et pourtant, comme le disait Lupa : « les âges ne disparaissent pas, ils s’accumulent sur le visage. Une femme de 60 ans porte sur elle la jeune fille qu’elle était à 18 ans. »

La jeune fille derrière moi avait disparu.

 

Parmi un des flashs, le visage d’une femme rencontrée en Seine et Marne m’apparaît. Elle m’avait raconté l’histoire de ses parents. Son père était un soldat français et sa mère une jeune femme vietnamienne de 18 ans.
Il était tombé amoureux d’elle. Elle aussi était « folle de lui« . Ce sont ses mots exacts. Elle aimait se balader à son bras dans les rues de SAIGON. Il lui parlait de sa famille de sa sœur qui avait les cheveux encore plus blonds que lui et aussi de sa grande maison, remplie tous les Noëls de ses neveux et nièces dont il s’occupait avant son départ pour l’Indochine. Il avait 20 ans.

Lui et elle se marièrent, à Saigon, à l’église de notre dame. Et même si la famille de la fille s’étonnèrent de ne voir personne présent au mariage du côté du mari, le mariage était réussi. Beaucoup de gens étaient présents. La mariée était en blanc et ne portait pas la tenue traditionnelle. Elle voulait se marier à la française. Pour lui, pour son époux qu’elle aimait tant. Et le soir, peut-être pas pour la première fois, ils avaient fait l’amour.

Le lendemain du bal de la photo, le 7 mai 1954, la France perdait la bataille de Dien Bien Phu.
Il fallait partir, fuir. Il fallait rentrer en France.
Lui qui pensait ne jamais quitter

SAIGON.

Ils prirent le bateau. Voyagea en première alors que d’autres personnes de la même famille qu’elle voyageaient en 3ème classe.

Arrivés en France, c’était l’hiver, sûrement l’un des hivers les plus froids qu’ait connu la France. La femme et le mari s’installèrent en Seine-Marne dans un petit appartement. Plusieurs mois se passèrent avant que sa femme ne se rende compte du mensonge de son mari.

La famille n’existait pas. C’était un enfant de la DASS. Il s’était engagé comme soldat pour échapper à des petits faits de délinquance.

Madame T qui habite toujours en Seine et Marne m’explique que sa mère ne s’est jamais remise de son arrivée en France. Qu’elle a toujours vécu « comme dans le hall d’un aéroport » ce sont ses mots. Attendant qu’on lui dise qu’elle allait rentrer chez elle.
Elle restait dans sa cuisine. A faire des plats que son mari ne mangeait pas.

Ban Xeo
Bun Bo
Tet co
Pho

Cette histoire me revient au milieu de cette salle de bal si noire. Ils étaient peut être à ce bal ce couple tragique. Au bal d’une société qui allait bientôt disparaître.

La jeune fille est revenue. Elle me dit que l’on doit y aller.

Je prend une dernière photo. Celle des chaises rangées sur le côté. Je pense à notre scénographie d’Andromaque que nous avions faite à l’école. Il y avait aussi des chaises empilées, comme si le drame avait déjà eu lieu, comme si les enfants devaient rejouer des scènes que les parents avaient déjà consumé.

La jeune fille a déjà appelé l’ascenseur. Elle me demande de lui montrer la photo. Je la sors de mon cahier. Elle me regarde et me dit:

Sur la droite, là, ici, c’est mon grand-père avec ma grand-mère. Il ne la jamais reconnu comme sa femme. C’était sa maitresse vietnamienne. L’ascenseur s’arrête. La jeune fille s’en va.

Je retournerai plusieurs fois au Majestic pour la revoir. En vain. C’était pour cela qu’elle parlait français. Son grand père était un colon. Mais sa grand mère a fait partie de ces femmes qui n’ont pas été reconnues. Ni elles, ni leurs enfants.

Je quitte le Majestic. Le lendemain matin, en audition, une jeune fille du même âge que la fille de l’ascenseur présente une scène où elle se met à pleurer à cause de la séparation avec son petit ami.

D me traduit ce qu’elle fait et dit:

On va passer cette douleur

 

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