LE BATEAU (Port d’Ho Chi Minh Ville Lundi 14 Mars)

bateau

C’est en ayant dormi 2h la nuit de dimanche à lundi que j’arrive sur ce bateau. Un bateau touristique pour faire un tour sur Saigon River.

Je suis à fleur de peau.

Je suis installée en bas, au rez de chaussée. Il y a deux étages au dessus.

Je ne suis pas accompagnée. Je suis seule. Et cela a l’air d’intriguer le commandant de bord qui nous accueille à l’embarcation. Il me fait penser à un personnage de la « Croisière s’amuse ». J’étais amoureuse, petite, d’un homme comme ça. Mais bien sur il n’était pas vietnamien. Il était blanc. Il était l’Amérique.

D’ailleurs ma grand-mère m’a toujours dit de ne jamais tomber amoureuse des vietnamiens. Elle-même mariée à un vietnamien je ne comprenais pas de quoi elle me parlait. Elle-même adulant ses 5 garçons chez qui elle allait faire à manger tous les week end, je ne comprenais pas de quoi elle me parlait.

Je m’assois et la musique, comme à son habitude, est extrêmement forte. Impossible d’entendre mon serveur déguisé lui aussi en chef de croisière me demander dans un anglais très approximatif ce que je désirais boire.

Je demande une SAIGON beer.

SAIGON

De grandes tables sont dressées. Des hommes et des femmes écoutent un homme avec une chemise et un nœud papillon chanter Dalida. Sur la scène il y a des fleurs, partout. Il faut imaginer ça. Des fleurs partout à Ho Chi Minh ville, jusque sur les motifs des vêtements des femmes. De leurs robes à leurs pyjamas.

L’homme qui chante est petit. Je me fais la remarque que les hommes au Vietnam chantent beaucoup. Souvent, dans les taxis, les hommes qui nous conduisent chantonnent.

Des Chansons d’Amour. Toujours.

L’homme au nœud papillon chante « de tout son cœur ». Je me dis des phrases comme Ca. Fatiguée, mes pensées sont courtes ou trop longues.

Le navire n’a pas quitté le port. Les gens boivent, chantent, rigolent. On dirai que la soirée a commencé depuis des heures alors que je viens juste d’arriver, alors que le bateau n’est toujours pas parti. Le volume sonore en état de fatigue est à la limite du soutenable.

Je me demande ce que je fais là.

Je regarde autour de moi. Il n’y a que des asiatiques. Des coréens je crois. Je suis toujours si fatiguée. Toujours à fleur de peau au point que le chanteur me regarde pensant à tord ou à raison, je ne sais plus, que ses paroles me traversent.

Et je suis comme un oiseau mort. Quand toi, tu dors.

Le bateau enfin prend le large. Et comme par un effet mystérieux le brouhaha s’estompe le temps de la séparation. Du bateau et du port. Tous regardent. Cela fait toujours un effet aux gens de voir les bateaux partir. Appuyée à la rambarde je me retourne, et je vois derrière moi, des têtes les unes à côté des autres regarder Saigon qui s’éloigne. Je suis émue et heureuse d’embarquer avec eux. Eux que je détestais 5 min plus tôt de faire tant de bruit.

Seul le chanteur au nœud papillon ne regarde pas le port qui s’éloigne. Il doit le voir tous les soirs. Il doit s’éloigner toujours au même moment de son set musical. Sur la chanson de Dalida.

L’HOMME D’AVANT LE DEPART

Parmi tous les visages, je crois reconnaître celui d’une personne. Un homme rencontré avant de prendre l’avion qui était d’origine Vietnamienne mais qui avait quitté le Vietnam très jeune. Au point où il m’avait dit parler le Vietnamien comme un enfant de 11 ans. J’avais trouvé ça beau. Cet homme me disait prendre le même avion que nous. Je l’avais cherché le soir, parmi les têtes endormis devant leur écran allumé, parmi les gens angoissés qui n’arrivaient pas à trouver le sommeil et qui demandaient aux hôtesses de l’air à boire ou à manger, parmi les gens qui ne faisaient rien, si ce n’est regarder l’avion bouger au dessus d’une carte. Je ne l’avais pas trouvé.

Je suis persuadée qu’il est ici. Là, au fond du bateau. Il a une chemise bleu clair. Je le suis. Il passe de chaise en chaise difficilement. Puis se dirige vers les escaliers. Il a un cocktail rouge à la main.  En bas, il n’y a pas de cocktail. Que faisait-il à notre étage ? Cherchait-il quelqu’un lui aussi ? Deux étages plus bas ? Il monte les escaliers. C’est arrivé au dernier étage, sur le toit du bateau que l’homme s’assoie, seul à une table. Il s’assoie face à la mer et la regarde. Encore. Seul. Dos à moi. Je ne vois pas son visage.

Je commence à douter. Ce n’est peut être pas lui. Je suis debout, parmi les gens du haut du bateau. Certains me regardent. Je ne suis plus du tout sûre que l’homme à la chemise bleue est l’homme d’avant le départ.

Je me dis qu’en rentrant à l’appartement je demanderai à Jérémie et Claire si ça ne leur arrive jamais de voir des visages d’amis ou d’amours dans les visages du pays que l’on visite. Cela, moi, m’arrive toujours. Comme si mon cerveau ne pouvait pas complètement supporter de ne reconnaître aucun visage.

Je remarque que sur le toit du bateau, la musique est très douce. Ce sont les mêmes chansons mais à la flûte. Cela me fait rire. Les français sont au dernier étage. A écouter de la flûte. Je décide de redescendre ; sans avoir vérifié complètement si celui que j’ai vu est l’homme-d’avant-le-départ.

Je retrouve ma place et ma bière que j’ai abandonnées. Je monterai plus tard. Le commandant de bord, décidément, ne comprend rien à ce qui se passe. Je suis en bas, en haut, assisse debout, au bord des larmes ou hilare. Il vient vers moi. Il me demande d’où je viens. Je lui réponds en vietnamien.

Phap.

Cela signifie. Française. Ou France, je ne sais pas. Il comprend. Il fait un geste pour me signifier la tour Eiffel. Je lui dis que oui. Je n’ai aucun geste pour lui expliquer que j’habite à Valence. D’ailleurs quand les gens me demande, je leur dis que j’habite à Lyon. Plus simple. Pendant que mon commandant essaie de me demander quelque chose que je ne comprendrai jamais, je remarque que son uniforme est faux. Je repense à ma mère qui m’a toujours dit aimer les hommes en uniforme. Cela m’exaspérait. Pour moi, les uniformes, c’étaient les gendarmes de Salernes. Ou au mieux, les pompiers qui venaient éteindre le feu de nos forêts en été.

« Comme à un rocher

Comme à un pêcher

Je suis accroché

A toi. »

Toujours une chanson d’amour.

Le commandant a laissé tomber la conversation. Je crois être une mauvaise compagnie ce soir. Je pense à la discussion de ce midi avec JPF. Dans un restaurant proche du consulat où l’on paye le café au même prix qu’au café des Banques à Gambetta.

JPF est métisse. Français et Thailandais. Discussion de métisse à métisse. C’est un concept que je viens de découvrir. D’ailleurs je me suis entendue dire cette phrase à un journaliste à Paris avant mon départ « être métisse, c’est encore autre chose ».  Et je pense à cet épisode dans Desesperate Housewife où la fille de Gabrielle Solis ne sait pas, à 12 ans, qu’elle est mate de peau. Qu’elle est mexicaine.

JPF me dit : « avant 30 ans, je ne pouvais pas m’imaginer être avec une asiatique. Je n’étais attiré que par des blanches maintenant je suis avec une asiatique. »

Je Comprends Ce Qu’il Dit.

Peut-être que si je m’aventurais encore dans cette question, je pourrai dire à mon journaliste : « l’amour, pour une métisse, c’est encore autre chose ». Peut-être que je pourrai m’aventurer encore plus loin et dire: «  le choix de l’autre, de la couleur de peau que l’on va aimer chez l’autre, ce n’est pas rien, pour nous, métisses ». Peut-être que je pourrai m’aventurer à ce genre de réflexion.

LA FEMME

Je vais me passer de l’eau sur le visage. Me réveiller de cet état second qui ne me quitte pas. Dans les toilettes je vois une femme très chic. Très élégante. Je pourrais lui donner 60 ans mais je suis sûre qu’elle en a 10 de plus. C’est si difficile ici de donner un âge aux gens. Elle est en robe bleu marine à pois blanc, elle dénote des touristes en short et t-shirt. Elle est trop bien habillée pour l’étage où nous sommes. Elle est peut-être même trop bien habillée pour ce bateau en forme de poisson. Il y a un miroir face à nous. La femme est vietnamienne.

Je veux lui parler. Je lui demande si elle sait quand le bateau revient au port. Je lui pose la question en anglais en espérant qu’elle va comprendre la langue. Elle me regarde, et me répond en français.

Je suis française, dit-elle en me souriant. Le bateau restera le temps du repas et du concert en mer. Ce qui signifie que nous serons rentrés vers 22h à Saigon

Elle dit : SAIGON

Cette femme est ce qu’on appelle une VietKieu. Ce qui signifie littéralement : les vietnamiens étrangers. Ce qui désigne les vietnamiens partis vivre à l’étranger.

Elle me demande si j’ai des mouchoirs sur moi. Je cherche dans mon sac, je lui en donne un qu’elle déplie et passe sous ses lunettes.

Est-ce-que cette femme pleure ?

Je suis en haut mais j’ai été obligée de descendre. Les toilettes sont occupées sur le toit du bateau.

C’est étrange cette façon qu’elle a de me dire, de me signifier qu’elle n’est pas en 3 ème classe. Qu’elle est au dernier étage. Chez ceux qui ont payé leur ticket. 500 000 dông. Cela me touche qu’elle ait besoin de le préciser. Avec sa robe à pois blancs sur fond bleu marine.

Tournées toutes les deux vers une porte qui tarde décidément à s’ouvrir, je ne vois plus son visage. Je suis derrière elle, moi et mes 10 centimètres de plus que la moyenne des vietnamiennes, et je cherche encore des mots pour rentrer en contact avec cette femme.  Je pourrai lui dire que le volume sonore est trop fort malgré la paroi des toilettes qui nous sépare du chanteur au nœud papillon. Mais je l’entend, elle, chantonner aussi.

« Viens m’embrasser

Avant de t’en aller ce soir 

Viens m’embrasser

 Toi qui t’en va. 

Oublie que je suis triste oublie et sourie moi

Fais moi revivre encore un peu de ce temps là

Toi qui t’en va

 Essaie de m’inventer encore un  peu de toi

Essaie de faire semblant un peu encore une fois. »

Je sens que moi aussi je pourrai me mettre à pleurer, de fatigue, ou de cette femme, si petite et si élégante qui aime tant chanter dans un pays où on l’appelle VietKieu. Ou peut être d’un chagrin qui n’appartient qu’à moi et que cette chanson trop forte aura quand-même réussi à faire éclater.

Je comprend que pour parler de SAIGON il nous faudra parler d’amour.

Jérémie m’a dit que Duras avait eu énormément d’histoires d’amour. Que nous ne connaissons que celles qu’elle a écrit dans ses livres, mais que d’autre histoires ont aussi traversé le cœur de cette femme d’Indochine.

La femme à la robe à pois blanc est entrée dans les toilettes. Elle ressortira 3 min plus tard. Ses yeux gonflés de larme. Se remaquillant devant la glace pour effacer ce qui reste de cette tristesse. Je décide de la suivre.

Je sors moi aussi des toilettes et monte sur le toit du bateau. Je n’ai pas payé 500 000 dong pour avoir accès à la flûte, mais je tente le coup. Et puis je veux vérifier si l’homme à la chemise bleue est l’homme que je cherche. J’arrive sans problème au 2 ème étage, quand j’aperçois sur ma gauche la femme à la robe à pois blanc sur fond bleu marine qui est attablée avec des gens. Sûrement son mari à sa gauche, et des amis tout autour. Il n’y a que des français autour d’elle. Seule elle a le teint très mat. Le teint de ces femmes que l’on rencontre à la Réunion.

La femme a l’air radieuse maintenant. Surement qu’elle n’aurait jamais imaginé, petite fille de Saigon, embarquer pour 500 000 Dong dans ce genre de bateau 60 ans plus tard. Personne n’a vu le visage de la femme dans les toilettes. Celui-là a été camouflé par du maquillage contenu dans une petite pochette dorée.

Je repense alors à une des femmes que j’ai rencontré à Paris. Dans le 20 ème. Elle aussi avait quitté le Vietnam en 1956 sur le bateau Scobrine. Elle insistait sur cette sensation abstraite et à la fois très puissante que l’on ne reviendra jamais. Elle me racontait que petite, elle ne comprenait pas pourquoi le jour de ce départ sa mère pleurait. Pour elle qui avait intégré que la France était la terre du miel et du lait, de toute ces si belles chansons d’amour, elle ne comprenait pas, à 11 ans pourquoi sa mère pleurait. C’était une fête de partir pour la France.

Je ne savais pas m’avait-elle dit.

Et sa voix s’était brisée sur cette dernière phrase. Peut être est-ce cela qui a traversé cette femme dans les toilettes. Peut être que ce bateau en forme de poisson qui quitte le port pour 1h30 repas et chanson compris lui avait fait quitter une deuxième fois, le port de SAIGON.

Elle reviendra pourtant à Ho chi Minh Ville ce soir. Cette femme dormira peut être dans un hôtel avec ses amis Français qui découvriront le Vietnam pour la première fois et qui ne sauront pas que cette femme a fait un tour au toilette du bas.

Je m’assois à une table très longue. Sans m’en rendre compte, l’homme à la chemise bleue est au bout de cette grande tablée. Il est toujours de dos. Il regarde Ho chi Minh se rapprocher petit à petit. Il a fini son cocktail et je sais que ça n’est pas l’homme d’avant le départ.

Qui est-il?

Que fait-il

Sur ce bateau.

Tous sont accompagnés pour faire la fête entre amis.

Quel drôle d’idée d’être seul ici.

Ou peut être fait-il comme moi. Peut être que lui aussi essaie de comprendre ce qu’il s’est passé sur cette photo de 1954 avant la bataille de Dien Bien Phu  et la fuite des français du Vietnam. Peut-être cherche-t-il quelqu’un. C’est Jérémie qui m’a dit ça. Cet homme cherche quelqu’un. Sur ce bateau qui quitte et revient au port après 1H30 de repas et de chanson d’amour.

Le Vietnam est rempli d’histoire de départ.

La femme à la robe est toujours attablée. Les gens autour d’elle rigole. Elle aussi. Puis il y a encore eu ce moment-là. Ce moment où on l’a surprise encore à chantonner Édith Piaf.

« Il est entré dans mon cœur une part de bonheur

Dont je connais la cause. »

 Je n’aime pas Edith Piaf. Elève au TNS nous allions boire du vin à l’Épicerie. Il y avait toujours ces vieilles chansons françaises. Cette vieille France, je disais.

Maintenant j’entends cette femme chantonner l’hymne à l’amour. Et je me dis que ça sera ça, pour moi, Edith Piaf. Cette femme de l’autre bout du monde.

Je récupère le sommeil cette nuit là.

 

 

 

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