MARIAGE (Ho Chi Minh Ville Samedi 12 Mars)

 

J’arrivais dans cette maison avec une robe trop simple. Des chaussures sans talon. La « maitresse des lieux », elle est en robe de soirée. Elle me dira plus tard qu’elle a 70 ans. Son portrait de jeune mariée est en-dessous du ventilateur. Quand on lui demande si c’est elle sur la photo elle répond que oui. Et elle est heureuse qu’on la contemple encore et elle est heureuse d’entendre cette phrase : vous êtes belle.

Son mari nous fait faire le tour de la maison, D à coté de moi dit : ils sont riches, trop riches. Je pense alors à l’enveloppe que je dois donner, pour les mariés. D me dit que ça ira. Qu’il ne faut pas plus. D me dit que nous ne sommes pas encore dans la famille proche du marié. Que ce vieux couple est notre « pass » pour le mariage. « Ils sont nos passeurs » me dit-il maladroitement. A cette phrase-là, je pense à J qui me proposait d’aller à Calais en avril. Pour voir, de mes yeux, voir.

2 Enveloppes : 1 pour la cérémonie chez les parents

1 pour le restaurant.

La maison du vieux couple est une maison avec du carrelage et des meubles très lourds. Une pièce entière est consacrée au temple des morts. Les photos des morts ne sont pas celles d’adultes mais d’enfants. J’ai soudain une angoisse. Ce couple aurait-il vécu beaucoup de drames ? Ou peut-être est-ce l’image de Calais qui en me traversant aurait déposé cette angoisse que je sens brutalement.

D met sa main sur mon épaule. Je reviens à moi. L’homme attend que je lui dise la phrase :

Votre maison est belle.

Je lui dis. Et je vois dans son regard tant de fierté. Cela me touche et me fait revenir à moi.

A l’étage plus bas, il nous fait visiter deux chambres. Celle de leurs enfants : une fille et un garçon. Le garçon est à droite « car la droite est la meilleure partie » nous dit le père. Sans sourciller. Cela m’énerve et me fait penser à ma mère qui sert toujours les hommes en premier. Cela me rappelle aussi que petite, je ne comprenais pas pourquoi dans les autres familles c’était les femmes que l’on servait d’abord.

Nous partons.

Nous quittons la maison. Dans une voiture, conduite par le mari. La femme est à l‘arrière avec moi. Elle a pris avec elle un grand sachet de bonbons. Bonbons au chocolat blanc, c’est écrit en vietnamien et en russe. Dans son sac, il y a aussi des photos de son mari et d’elle et de ses enfants.

Des photos de photographe professionnel.

Chacun sait comment prendre la pause.

Nous arrivons après 35 min de route dans une banlieue éloignée de Saigon. D’ailleurs est-ce encore Saigon ? Nous ne savons pas.

Où s’arrête Saigon, je n’ai jamais compris.

Il y aura 3 escales. Chez la famille du garçon, puis chez celle de la femme et enfin au restaurant.

CHEZ LE MARIE

Nous arrivons dans la famille du marié. Il est beau, habillé en blanc, il est jeune comme tous les quatre garçons qui attendent dehors. Ils fument une cigarette. C’est sûrement la première fois que j’ai affaire à autant d’hommes d’un seul coup. Les femmes ne sont pas là. Elles se maquillent. Il n’y a pas de femme dans la pièce au ventilateur où l’on m’a dit de m’asseoir pour attendre ; pas de femme pour m’accueillir. Cela est si rare que ça a le mérite d’être noté. Au Vietnam, les touristes sont reçus par des femmes. Ce sont elles qui sont au devant de la scène. L’homme est plus loin.

J’attends.

Les jeunes hommes dehors passent leur tête pour me regarder discrètement ou pas, cela les amuse.

C’est à ce moment-là qu’un homme plus âgé, passe une première fois. Il est torse nu. Imberbe. Il cherche quelque chose. Il a l’air très tendu. Il transpire alors que le ventilateur est en marche.

Je le vois faire demi-tour.

Il remonte sans rien dire dans la partie haute de la maison.

J’attends, je bois de l’eau. On me propose une bière que je refuse car dans ces cas-là je me pose des questions, trop de questions : est-ce qu’une femme a le droit de boire de la bière, est-ce que cela est bien vu ? Si oui, dois-je la boire à la canette, sinon, dois-je demander un verre ? Mais il n’y a que des hommes… bref, je refuse. C’est plus simple.

L’homme qui transpire repasse. Toujours torse nu. Je comprends qu’il ne trouve pas sa ceinture. Je comprends aussi qu’il est le père du marié.

L’homme est le toit de la maison. Une maison sans homme c’est comme une maison sans toit . C’est l’homme à la première maison qui me l’a dit.

Je demande au marié qui est beau et qui a l’air d’un acteur qui attend dans les coulisses avec beaucoup de trac et d’excitation où est la mariée. Son sourire déjà large le devient encore plus : « maquillé » me dit-il en s’essayant au français.

La mariée se maquille. Les autres femmes aussi. Ce mariage va être magnifique.

L’homme à la transpiration repasse, la chemise blanche sur lui, la ceinture retrouvée. Il tape dans ma chaise. Je laisse tomber ma photo sans le vouloir de mon sac et mon téléphone se brise en plusieurs parties. La batterie d’un coté et l’écran de l’autre. Je dis : merdemerdemerdemerde.

Et occupée à récupérer les pièces de ce nouveau téléphone vietnamien que je viens d’acheter pour que l’on puisse m’appeler sans passer par la France. C’est en regagnant mon siège que je le vois, la photo du bal à la main. Il est fixé dessus. Comme arrêté. Ce n’est qu’au bout de quelque seconde qu’il me voit, en train de le regarder. Longuement. Ses yeux sont rouges. Il transpire encore plus. Pourtant le ventilateur ne s’est pas arrêté. Il me rend la photo. Ses yeux sont au désespoir.

J’ai à peine le courage de prononcer :

Are you OK ?

L’homme ne me répond pas. Il reste debout.

Une vague de femmes descend des escaliers. Elles sont bleues, jaunes, noires et rouges. D m’avait pourtant dit de ne pas m’habiller en noir. Que cela portait malheur pour les mariages. Je l’ai écouté et j’ai mis une robe vieux rose. Très française. Chiné sur Ebay. Une robe qui aurait pu appartenir à la grand-mère de quelqu’un d’autre. Ma grand-mère s’habillait comme ça. Mais je ne rentre pas dans ces vêtements-là.

L’homme est toujours debout à la même place. Il n’a pas bougé. Il vient de se passer quelque chose.

Nous prenons cette fois-ci un bus. Aspirée autoritairement par le groupe de femmes qui parlent fort, je perds l’homme de vue. Je panique, j’ai peur de ne pas revoir l’homme. Ce qui est absurde puisqu’il est le père du marié et qu’il sera de fait, à la prochaine cérémonie.

Mais d’autres pensées me viennent. Et s’il ne venait pas au mariage. S’il avait décidé ce jour-là de fuir ? De ne plus revenir chez lui. Je me raisonne. Je ne connaissais pas cet homme il y a 10 min et je n’ai aucune raison de penser qu’il va faire aujourd’hui exploser le mariage de sa progéniture.

Les 25 min de route sont interminables. Je pense à l’homme qui ne reviendra plus. Je ne pense qu’à lui. J’ai comme une vague de désespoir qui me vient et j’aimerai en parler à ces femmes dans ce bus. Uniquement des femmes. A ces femmes qui me demandent toutes, une par une si je suis mariée. Je dis oui. Trop compliqué d’expliquer que je suis avec un homme qui n’est pas mon époux à plus de 30 ans. Je ne veux pas rentrer dans cette discussion-là avec elles. Je connais ces discussions, ce sont celles que j’ai avec ma mère.

Nous nous arrêtons enfin au bord d’une route. Toutes les femmes descendent. Nous arrivons enfin à la maison de la mariée que je n’ai toujours pas vue. Nous sommes sur un chemin de terre battue.

C’est UN GRAND JOUR DE FETE.

Les ballons à l’entrée, comme à l’Américaine,

Les offrandes pour que le mariage soit heureux

Les faux carreaux en ciment, comme dans les cafés de Lyon, comme au temps des colonies.

Tout ca, sur terre battue.

5 jeunes femmes sont habillées en tenues traditionnelles. Elles sont les demoiselles d’honneur. Elles envoient des messages sur Messenger. Je suis tentée de voir s’il y a du Wifi.

La mariée arrive enfin. Elle est d’une grande beauté. Elle est si jeune. On dirait une lycéenne. Les mariés sont gênés comme s’ils étaient observés dans leur lit. Dans leur Grand Amour. Il doit la trouver belle. J’en avais presque oublié l’homme et sa disparition. Quand tout d’un coup je le vois apparaître dans le champ de ma caméra.

En sueur. Toujours.

Il a bu. Je le vois. Je connais ce visage. Celui des hommes vietnamiens qui boivent sous la chaleur humide. Le visage de mon grand-père.

Il est engoncé dans une cérémonie dont les règles ne sont pas faites pour lui. Rester debout, sourire aux autres, prendre la pose pour les photos, être chaleureux avec les invités, prendre la parole.

Il n’a pas disparu.

Cela me rend euphorique.

Et je le vois, qui d’un coup, regarde en direction de ma caméra. Il sait que je suis là, que je le filme. Il est comme pris au piège, pris au piège d’un mariage et pris au piège d’une histoire que je ne connais toujours pas avec cette photo.

J’essaie de me renseigner sur son âge. On me donne des chiffres diffèrents. Pour une femme à ma gauche il a 58 ans pour un autre il a dépassé les 60 et enfin d’après D il a à peine 50.

« Mais il est…comment dit on en France ? il est…. M A R Q U é »

Je fais un rapide calcul. Même s’il a disons 62 ans, il n’avait que 2 ans lors du bal. Comment connaît-il cette photo ? Pourquoi cette photo le trouble tant ?

On me fait signe de quitter les lieux. Il faut reprendre le petit bus avec les femmes pour aller au restaurant.

CE RESTAURANT.

C’est ici qu’il se passa quelque chose que j’ai mis du temps à comprendre.

(à suivre)

 

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